Androgyne de sexe femelle
Toute ma vie, j’ai senti avoir certains troubles avec mon identité. Une réalité d’autant plus difficile à vivre si on remonte à une époque où je n’avais pas le moindre mot à disposition pour comprendre ce qui se passait, ou même pour me questionner là-dessus. Mais voilà; j’étais une enfant, je regardais les autres filles de mon âge, puis je me regardais, et quelque chose clochait. Mais je n’étais pas comme les garçons non plus. Je vivais avec la déception d’être différente, sans même prendre une réelle conscience de ce sentiment. En rétrospective, je crois bien que c’était nocif. Mais comment j’aurais pu savoir? Ce ne sont vraiment pas des choses dont on parlait, dans les années 90.
J’ai grandi, mon corps a changé. Bien ironiquement, lors de mon adolescence, je me suis retrouvée avec des seins énormes que je détestais et dont je ne m’ennuie pas du tout (désormais mi-trentaine, j’ai facilement deux tailles de bonnet de moins qu’il y a vingt ans, allez savoir ! Mais Dieu Science merci.) J’avais tout simplement l’impression qu’ils ne m’appartenaient pas. Je venais de découvrir le terme Androgynie (j’aurais d’ailleurs tout fait pour ressembler à Shane dans L Word!) et c’est ce qui collait à moi. Mon essence. C’est ce que j’avais envie d’être. Mais je sentais que mes seins étaient trop gros et ma mâchoire pas assez carrée pour vivre cette identité. Je me sentais forcée d’être une femme. Forcée par la vie.
Je me suis longtemps sentie emprisonnée dans mon corps de femme. Mais la subtilité est là où, oui bien sûr que j’aurais aimé naître homme. Mais ça ne veut pas dire que je veux ou que j’ai déjà voulu en DEVENIR un. De toute façon, bien qu’il y ait bon nombre de patterns et de comportements typiquement féminins que je n’ai tout simplement pas, je ne me sens pas masculine pour autant.
Et même si aujourd’hui, je suis un être humain épanoui dans la trentaine à une époque où c’est amplement permis de s’identifier à autre chose qu’une des deux principales boîtes (mâle ou femelle), parfois je me sens aussi perdue que la Moi de 5 ans qui n’a pas les mots nécessaires pour parler de son mal de vivre, ou la Moi du 17 ans dont le corps ne s’harmonise pas avec la réelle identité.
J’ai passé les dix dernières années à m’assumer pleinement et me décrire officiellement comme étant une femme androgyne. Dans cette même décennie, tout autour de moi, beaucoup de nouvelles boîtes, catégories et possibilités ont commencé à fleurir et s’imposer dans l’imaginaire collectif. Alors oui, bien sûr que je me suis questionnée: Suis-je Non-Binaire ? Ou Gender Fluid, peut-être ? J’ai certains jours plus féminins que d’autres, faut dire.
Faut dire aussi, que j’ai parfois osé me décrire comme un garçon qui serait féminin. D’ailleurs, au courant de ma vie, le nombre de fois où on m’a appelé Jeune homme est absolument hilarant! On a aussi souvent assumé que mon pronom est IEL. Je ne leur en veux pas. Je sais, je vois, je comprends ce que les gens perçoivent et ce qui les pousse à me décrire comme non-binaire. Je ne suis pas la femme la plus «genrée» qui soit. Mon visage est réellement neutre de genre, mon corps est musclé, et bien que ma poitrine soit d’une grosseur normale, les amateurs de gros seins n’y verront qu’une planche. Sans compter les très nombreuses fois où, lorsque j’étais sur les dating apps, on m’a demandé si j’étais trans, ou carrément dit «No offense, mais t’es un gars ou une fille ?»
Croyez-moi, en dix ans de pleine conscience sur mes problèmes d’identité, je me suis questionnée en masse. Je suis même passée proche de bel et bien m’identifier comme non-binaire, durant une petite période. Je vais d’ailleurs rien dire si on assume que c’est ce que je suis. Je suis capable de reconnaître ma «They Energy». Mais en réfléchissant bien à la question, j’en suis venue à une prise d’opinion peut-être un peu controversée.
Car si je décidais officiellement de m’identifier comme non-binaire, quelles seraient mes raisons? À cause de ma personnalité? Mon apparence? Mon énergie? Le package au grand complet, en fait. Donc quoi ? Je m’identifierais à non-binaire car je n’ai pas suffisamment l’air d’une vraie femme aux yeux de la société? Biologiquement, j’en suis bien une, pourtant. Et même pas particulièrement masculine, je le rappelle !
J’ai l’impression que certains groupes de personnes s’attendent à ce que je sois une IEL non-binaire parce que je n’arrive pas à entrer complètement dans la boîte étiquetée Femelle. L’impression que cette même étiquette existe seulement pour me faire sentir mal d’oser être une femme avec l’apparence que j’ai. «Tu n’as pas assez l’air d’une femme pour qu’on te laisse entrer ici, désolées. Mais pas de panique, hein ! Il y a encore de la place en masse dans la boîte des non-binaires, tu vas aimer ça, tu vas voir !»
Et c’est là que le sujet devient délicat. Car ça me pousse à me demander; est-ce que ça ne serait pas un peu anti-féministe, tout ça ? Pourquoi une communauté se voulant aussi inclusive m’oblige pratiquement à porter l’étiquette non-binaire sous prétexte que j’ai le physique et la personnalité qui vient avec? Est-ce qu’on est vraiment en train d’enlever aux femmes qui auraient un taux de testostérone plus élevé que la moyenne, le droit d’être identifiée comme une femme sous prétexte qu’elle n’est pas assez femme pour la boîte Femelle? Est-ce qu’on m’enlève le droit d’être une femme pour avoir l’air de ce que j’ai l’air ? Du genre «Conforme-toi à l’étiquette non-binaire; c’est le seul moyen de ne pas être (trop) pointée du doigt pour ton physique »? Franchement, ça me rend mal à l’aise.
Je vais bien sûr, toujours comprendre pourquoi on peut assumer que IEL est mon pronom. Je ne vais pas en faire une histoire.
Mais laissez-moi le droit d’être une femme, même avec le physique que j’ai. Une femme androgyne, mais une femme quand même.
Laissez aux femmes le droit d’avoir l’air de ce qu’elles ont l’air. Élargissez la boîte, que diable ! Le modèle classique féminin est désuet depuis longtemps !
Maintenant, comprends-moi. Oui, toi. Je ne te pointe pas du doigt, si tu as choisi de t’identifier non-binaire. (Après tout, c’est avec Malice Stone que j’ai travaillé sur le projet CUNT, et iel s’identifie comme non-binaire; je respecte son point de vue comme iel respecte le mien!) Si c’est ainsi que tu te sens le mieux, je vais t’applaudir pour l’assumer.
L’idée après tout, au final, c’est de trouver ce à quoi on a envie de s’identifier réellement. Et ça ne regarde personne d’autre que soi-même. Mais si tu te résignes à te donner l’appellation non-binaire sous l’impression de ne pas mériter ta place dans la boîte Femelle, s’il-te-plaît, médite un peu sur mes mots.
Même si on te prend parfois pour un garçon; même si tu as plus de poils que la majorité des filles; même si tu es faite carrée; même si tu n’as presque pas de formes; même si ta voix est grave; même si tu as la libido d’un garçon de 14 ans.
Si tu es une femme, mais surtout si tu veux en être une, tu auras TOUJOURS le droit d’être une femme.
Il se peut aussi que, tout comme moi, ça ne t’affecte pas particulièrement, qu’on te catégorise non-binaire. Peut-être que ça t’amuse. C’est effectivement amusant ! C’est juste que ma perception de tout ça a subtilement changé, avec le temps:
Oui, Il y a mon droit d’être une femme même en ayant l’air de ce que j’ai l’air. Mais surtout, le plus important: Il y a le droit des femmes, d’avoir l’air de ce que j’ai l’air. Saisis-tu la différence ?
Et bien sûr qu’on va continuer de te mettre dans la boîte non-binaire. Après tout, dans mon cas, avec la bonne coupe de cheveux, c’est hallucinant comme j’arrive à me faire passer pour un jeune et sexy homosexuel ! (Il y a même eu une fois, il y a 3 ou 4 ans, où un jeune homme sur la rue m’a demandé du feu. Et pendant que je cherchais mon briquet dans mon sac, il s’était mis à flirter avec moi... avant de subitement arrêter de parler, m’analyser deux secondes, et dire enfin: «Attends... t’es une fille ?!» Eh ouais ! Vaut mieux en rire !)
Mon point est. Qu’on se trompe ou pas, si tu as envie d’être ELLE et non IEL (comme on semble s’attendre de toi), c’est amplement permis. C’est juste que personne n’en parle.
Sois cette femme forte et fière dont la testostérone circule dans ses veines de féminité! Élargissons et diversifions la boîte Femelle. Barbie est magnifique en veston cravate, le saviez-vous ? Mais elle n’est pas obligée de jeter ses robes non plus, hein.